Le harcèlement au travail : le reconnaître, le combattre

Le travail a une grande importance dans notre vie. Au-delà de gagner son pain, il s’agit aussi de se réaliser, de s’épanouir, d’être reconnu.e. Mais que faire quand travailler devient un calvaire ? Entre les bullshit jobs, le manque de reconnaissance, la perte de sens, une mauvaise organisation, trop de tâches à effectuer, un environnement désagréable, des collègues antipathiques… Beaucoup de facteurs peuvent nous amener à nous sentir mal au travail. Comment savoir si ce qu’on vit relève du harcèlement au travail, c’est-à-dire de comportements punissables par la loi ? Et dans ce cas, que faire ?

Dans cet article, nous passerons en revue les deux principaux types de harcèlement auxquels on peut être confronté.e, d’autant plus si on est une personne sexisée : le harcèlement moral et le harcèlement sexuel.

Comment reconnaître le harcèlement moral au travail ?

Vous vous êtes déjà senti.e mal au travail, au point que vous en perdiez l’appétit, le sommeil, voire même la joie de vivre ? Vous avez peut-être subi du harcèlement moral.

D’après la psychiatre Marie-France Hirigoyen, “le harcèlement moral au travail se définit comme toute conduite abusive (geste, parole, comportement, attitude…) qui porte atteinte par sa répétition ou sa systématisation, à la dignité ou à l’intégrité psychique ou physique d’un.e salarié.e, mettant en péril son emploi, ou dégradant le climat de travail”. Le harcèlement peut être vertical descendant (c’est-à-dire suivant la ligne hiérarchique, ce qui arrive le plus souvent), horizontal (on est harcelé.e par un.e ou des collègues du même niveau) ou vertical ascendant (quand des salarié.e.s s’allient contre un.e responsable hiérarchique, ce qui est plus rare). 

Les conduites abusives peuvent recouvrir un excès ou au contraire une absence de tâches, des tâches dévalorisantes, l’isolement et la mise au placard, des consignes contradictoires, des critiques injustifiées et répétées sur le travail, des pressions disciplinaires, des agressions verbales… Le harcèlement est souvent insidieux. Comme pour toute forme de violence psychologique, les premiers agissements sont subtils et infusent le doute chez la personne ciblée. Il lui devient alors de plus en plus difficile de se défendre. 

Le harcèlement moral est un enjeu féministe, pour plusieurs raisons. Même si les études ne sont pas toutes d’accord là-dessus, la plupart indiquent que les femmes en seraient davantage victimes que les hommes. Cela tient au fait qu’elles sont plus susceptibles d’occuper une position subalterne, d’une part, et donc d’être dans des relations de pouvoir inégalitaires. On peut ajouter à cela la dépendance économique : compliqué de dénoncer des comportements inappropriés au travail si l’on dépend fortement de celui-ci pour vivre, ou parce qu’on est mère célibataire par exemple. Enfin, l’éducation joue un rôle. On apprend aux femmes à être “trop gentilles, trop compréhensives et tolérantes”, comme le dit Marie-France Hirigoyen ; or les harceleur.euse.s en profitent. 

Ce bon vieux syndrôme de l’imposteur, ou d’imposture – tant il touche plus souvent les femmes – qui inculque le doute permanent, le sentiment de ne pas être à la hauteur, est aussi un terrain fertile pour le harcèlement. Connaissiez-vous le “syndrome de la bonne élève” ? Il consiste à vouloir tout faire parfaitement pour satisfaire sa hiérarchie, sur le même modèle qu’à l’école. On a du mal à dire non, on rogne sur son temps de pause pour travailler plus, on n’ose pas se mettre en avant, et on attend que la reconnaissance pour son travail aille de soi. Dans une situation de harcèlement, les “bonnes élèves” tiennent plus longtemps, elles augmentent leurs efforts, alors que les harceleur.euse.s en demandent toujours plus, sans fin. Pour cette raison, l’avocate Elise Fabing, spécialiste en droit du travail, recommande de s’en défaire pour se préserver.

Le harcèlement sexuel au travail

Le harcèlement sexuel est très proche du harcèlement moral, en ce qu’il porte atteinte à la dignité des personnes. En droit, il est défini comme « le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou des comportements à connotation sexuelle ou sexiste, qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante. C’est aussi le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l’auteur des faits ou d’un tiers ». 

Il recouvre par exemple l’envoi de messages insistants, des contacts physiques indésirés, des regards gênants, des gestes et bruits obscènes. Il se distingue de la séduction – évidemment – car le consentement n’est pas pris en compte. Il ne s’agit pas de séduire, mais d’asseoir un pouvoir, une domination. Votre manager.euse vous envoie des messages à longueur de temps, commentant votre physique ou vous proposant des actes de nature sexuelle ? Vous lui avez fait part de votre refus, ou fait comprendre que vous n’êtes pas intéressé.e, mais ça continue ? Votre équipe vous impose la vue d’images pornographiques sur votre lieu de travail ? Vos collègues vous font constamment des “blagues” à connotation sexuelle ? Ces agissements peuvent tomber sous le coup de la loi.

Les premiers procès pour harcèlement sexuel ont lieu dans les années 1970 aux Etats-Unis, en même temps qu’éclot la “deuxième vague” féministe. En France, les premier textes de loi qui le reconnaissent datent de 1992. L’évolution est lente ; l’étude « Violences sexistes et sexuelles au travail en Europe » en 2019 indique que 60% des femmes ont été victimes d’une forme de sexisme ou de harcèlement sexuel au cours de leur vie professionnelle, dont 21% au cours des 12 derniers mois, et les poursuites sont rares. Cette violence fait obstacle à l’intégration des femmes sur le marché du travail, notamment dans des secteurs à dominante masculine. C’est donc un enjeu d’égalité.

Harcèlement moral et sexuel, que faire ?

Notre premier conseil est : PARLER. À vos ami.e.s, votre famille, un.e collègue, un.e prof si vous êtes stagiaire ou apprenti.e… À vous de choisir ! Briser le silence est la première étape pour diminuer l’impact du harcèlement sur votre état physique et mental. Cela vous aidera à prendre du recul sur la situation, à trouver des solutions et traverser cette période complexe en étant accompagné.e. Si vous vous sentez mal, physiquement et/ou psychologiquement, consulter un.e médecin vous permettra d’être arrêté.e le temps nécessaire. Préserver votre santé est le plus important. 

Dans le but de dénoncer le harcèlement subi, il vous faut accumuler des preuves. N’hésitez pas à prendre des photos si la situation s’y prête, mais également à noter le harcèlement moral dont vous êtes victime. Date, heure, lieu, phrase dite, personnes présentes, soyez le/la plus précis.e possible dans vos notes. Les preuves écrites sont celles qui ont le plus de poids : mails et messages (SMS, chat d’entreprise etc…) sont à sauvegarder sur une clé USB personnelle par exemple. L’avocate Elise Fabing conseille aussi de susciter l’écrit : ainsi, suite à une réunion désagréable, envoyer un message à un.e collègue (par exemple, “tu as vu comment iel m’a parlé ?!”) et sauvegarder sa réponse permettra d’attester que ces propos ont bien été tenus. 

Preuves en main et afin que des mesures soient prises contre le/la harceleur.euse, il est indispensable d’alerter votre hiérarchie. Manager.euse, directeur.ice, service RH, délégué.e.s du personnel… Selon l’organisation de votre entreprise, vous avez le choix de l’interlocuteurice auquel.le vous adresser. 

Lors de cet entretien avec votre hiérarchie, n’hésitez pas à vous faire accompagner par un.e représentant.e du personnel ou même un.e membre d’une association (comme DBSP). Cela vous aidera à passer le pas, souvent compliqué, de cette discussion mais aussi vous assurera d’avoir un.e témoin neutre pour garantir la traçabilité des échanges. Réalisez un compte-rendu par mail de ce rendez-vous afin d’avoir, toujours, une trace écrite pour compléter votre dossier. Cela vous permettra également de vous prémunir d’un licenciement abusif : votre employeur.euse ne peut pas vous licencier si vous pouvez attester que vous êtes victime de harcèlement moral ou sexuel. C’est bon à savoir !

Note : L’employeur.euse est tenu.e par la loi d’effectuer une enquête interne pour tout dépôt de plainte pour harcèlement. Celle-ci peut être déposée auprès de l’employeur.euse par la victime ou tout.e représentant.e du personnel.

Selon la culture de votre entreprise et la situation, une médiation pourra être organisée. Il est primordial que vous gardiez des documents écrits de toutes les étapes, échanges entre vous et votre employeur.euse, entre vous et votre harceleur.euse. La plupart des conflits se résolvent à l’amiable, en fonction de vos conditions et de votre situation. Si vous souhaitez quitter l’entreprise, vous aurez ainsi la possibilité de négocier votre départ, c’est-à-dire recevoir une somme d’argent conséquente qui vous aidera à rebondir. Si vous voulez rester, vous pouvez demander à être réaffecté.e sur un autre poste. 

Si les réponses et solutions apportées par votre employeur.euse ne vous satisfont pas, vous pouvez vous tourner vers la justice. Pour cela, plus votre dossier sera documenté, plus son traitement devrait en être facilité. Il faut savoir que les délais sont longs, mais qu’heureusement, avec un dossier solide, l’issue peut vous être favorable !

Alors, faites changer la peur de camp et pour cela, n’oubliez pas que vous n’êtes pas seul.e !

Bibliographie

  • ADAM Patrice, Harcèlements moral et sexuel en droit du travail, Dalloz, 2020
  • FABING Elise, Manuel contre le harcèlement au travail, Hachette Pratique, 2021
  • HIRIGOYEN Marie-France, Le harcèlement moral au travail, Presses Universitaires de France, 2017

Pour aller plus loin sur le harcèlement au travail …  

Manuel contre le harcèlement au travail, Elise Fabing, 2021 couverture livre elisa fabing harcèlement travail

L’avocate Elise Fabing, spécialiste du droit du travail et militante pour l’accès aux droits, nous livre ici ses conseils au sujet du harcèlement au travail. Comment le reconnaître ? Que faire ? Quel est le cadre légal? L’ouvrage est clair, dynamique, concret, avec des témoignages, des modèles de courriers et tous les recours légaux pour contre-attaquer. Un indispensable à lire d’urgence, car comme le dit l’autrice, “le savoir, c’est le pouvoir !”.

Le harcèlement au travail, DBSP Emanouela Todorova, septembre 2021 podcast dbsp harcelement travail

Dans cet épisode du podcast de DBSP, Emanouela Todorova définit les différentes formes que peut prendre le harcèlement au travail, comment le reconnaître et lutter contre les harceleur.euse.s. Pour discuter de ce thème, elle a choisi d’interviewer des personnalités qui luttent contre ce type de harcèlement. Vous pourrez y écouter les conseils de l’avocate Elise Fabing, le témoignage d’Anne Boistard sur le harcèlement dans le milieu publicitaire ou encore les solutions d’Ariel Weindling, créateur de l’application #Notme de lutte contre le harcèlement en milieu professionnel. L’épisode 2 du podcast est disponible ici

Un autre regard – Emma, 2017 couverture bd emma

Dans cette bande dessinée, l’autrice et blogueuse Emma illustre des situations issues de son vécu. Elle y présente une dizaine d’expériences, plus ou moins personnelles, comme le baby blues, le statut des réfugié.e.s ou encore le retour au travail après un congé maternité. Avec humour, elle illustre le sexisme ordinaire dont nous ou nos proches sommes toustes victimes. Cet ouvrage engagé nous offre « un autre regard » sur ces situations du quotidien. Autres ouvrages de la même autrice sur ces mêmes thèmes : Tome 2 et 3 d’Un autre regard.

Le sexisme au travail, fin de la loi du silence ? – Brigitte Grésy, 2017couverture livre brigitte grésy

Un essai sur le sexisme ordinaire au travail qui répertorie différents comportements et actes dont sont victimes les femmes dans le milieu professionnel. Aujourd’hui présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, l’autrice, Brigitte Grésy, présente dans cet ouvrage nombre de solutions juridiques et d’actions à mener pour lutter contre le harcèlement en entreprise.

 

 

Interview de Laurent Cottin, président de l’association de lutte contre le harcèlement scolaire NHS 17

(TW SUICIDE) Désormais reconnu comme un délit, le harcèlement scolaire continue de faire de nombreuses victimes chaque jour. Au-delà des institutions, des personnes comme Laurent Cottin, avec son association, continuent de s’engager dans la lutte contre le harcèlement scolaire.

N.B. : le dossier est toujours en cours d’instruction. 

Polina, son histoire, le harcèlement, son suicide 

Polina est née le 04 août 2000 à Riga (Lettonie), décédée le 05 mars 2018 à Saintes (Charente Maritime) par pendaison à la suite de harcèlement scolaire.

Adoptée par Laurent et Sophie à l’âge de trois ans, elle avait trois grands frères (deux du côté de Laurent nés d’une précédente union) et le dernier Kevin, lui aussi adopté en Lettonie.

Polina était une jeune femme gentille, aimée et aimante. Elle avait pour passion l’histoire, les antiquités, les vieilles voitures et les vieilles pierres. Elle parlait plusieurs langues et était à haut potentiel intellectuel. Polina était lesbienne et arborait un style dit « atypique ». Elle était très bien acceptée au sein de sa famille et de son entourage. 

Scolarisée dans un lycée professionnel de Charente Maritime, le harcèlement (ou “les problèmes”, comme dit son père) a commencé dès son arrivée dans cet établissement en septembre 2017.

Très proche de son père, c’est ce dernier qui a commencé à percevoir des signes de mal être. Polina est alors agressive, elle se plaint de maux de ventre, n’est pas dans son état habituel. Elle ne veut plus aller à l’école alors qu’elle adore sa formation. Ses parents étant en instance de divorce à ce moment-là, Laurent se demande si ce n’est pas à cause de cela que sa fille ne va pas bien. Une semaine sur deux elle va chez son père. Aucune de ses habitudes n’avait changé.  Elle  apprends à conduire, sort voir des ami.e.s.. Deux jours avant son suicide, Polina  fait la fête avec plusieurs d’entre elleux dans un bar à la Rochelle,  comme à chaque fois qu’iels se retrouvent ensemble. La veille, elle a même pensé à appeler sa grand-mère pour lui souhaiter bonne fête. 

Le lundi matin, elle se plaint une nouvelle fois de maux de ventre à son père. Il lui demande de faire l’effort d’aller en cours quand même. Vers 11h45 du matin, Sophie, la mère de Polina, appelle Laurent pour lui annoncer que Polina a disparu, qu’elle a quitté l’établissement scolaire. Pris de panique, Laurent appelle Polina qui lui répond (elle n’avait pas répondu aux appels des autres personnes). Elle dit à son père “Papa pourquoi je n’ai pas d’ami.e.s, pourquoi iels vont encore me battre?” Laurent demande à sa fille de retourner à l’établissement. Dans la foulée, il appelle la structure scolaire qui répond  qu’iels ont la situation en main. Polina est retrouvée quelques instants plus tard, pendue au sein même du lycée. 

Suite à ce terrible événement, les parents de Polina décident de porter plainte afin que toute la lumière soit faite sur cette histoire. Polina n’est pas la première personne à se suicider à cause du harcèlement scolaire et ne sera malheureusement pas la dernière. Un premier procès a eu lieu en mars 2022 car l’enquête a permis de trouver que Polina avait été assistée dans son suicide. L’instruction est toujours en cours. L’accusé qui a été condamné a fait appel à la décision de justice. Polina a été reconnue en tant que victime. Une première victoire pour la famille et les proches. 

Laurent : victime lui aussi de harcèlement, son “après-Polina”

Chez sa fille, Laurent a reconnu des stigmates de ce qu’il a vécu plus jeune, les stigmates du harcèlement scolaire. Car oui, Laurent en a aussi été victime. Vivant en banlieue parisienne, issu d’une famille ouvrière, Laurent était scolarisé dans une école privée. Lorsque la blouse était obligatoire, tout allait bien. Le jour où les élèves sont venu.e.s vêtu.e.s de leurs propres vêtements, Laurent fut la cible de moqueries et de plusieurs harceleureuses en raison de son style vestimentaire : il ne portait pas de vêtements de marque comme la plupart de ses camarades. À l’âge de 16 ans, une agression le mena même à être hospitalisé  plusieurs jours. 

Les grand-parents de Polina ont su à son décès que leur fils avait été victime de harcèlement scolaire. Un ami de Laurent est venu leur rendre visite ; c’est ce dernier qui a osé en parler pour la première fois, plus de 40 ans après les faits. Laurent a de suite ressenti un énorme soulagement, comme si on lui enlevait un poids qu’il portait depuis tant d’années. Ce harcèlement a hanté Laurent pendant une longue période de sa vie. Au niveau professionnel, il voulait toujours tout réussir, être le premier afin de n’avoir personne au-dessus de lui qui puisse le harceler. Sa façon de penser est “tant que je suis en haut, je peux protéger les autres en bas”. Aujourd’hui à la retraite, il était éducateur spécialisé auprès d’enfants et d’adultes en situation de handicap. 

Après le suicide de Polina, Laurent rentre dans un nouveau chemin de vie. Accompagné de Sophie, la maman de Polina, celui qui a toujours été là pour les autres mettra tout en oeuvre pour faire la lumière sur le suicide de leur fille. Au fil des jours, iels apprendront que le harcèlement scolaire n’est pas reconnu ni par l’Education Nationale ni par l’Etat. Que les victimes sont bien plus nombreuses que ce que l’on pense. Mais surtout que les peines dispensées par la justice ne sont pas à l’image des actes commis. Ils en seront eux mêmes témoins en mars 2022 lors d’un procès concernant le suicide de Polina. 

Création de NHS 17 (non au harcèlement scolaire) 

À la suite du suicide de Polina, Laurent crée l’association de lutte contre le harcèlement scolaire NHS 17 en octobre 2020. Avec ses bénévoles, il intervient gratuitement dans les établissements scolaires de Charente-Maritime (communauté d’agglomération rochelaise) afin de sensibiliser les élèves du CP jusqu’en CM2. Cette sensibilisation se fait par le biais d’une vidéo puis d’échanges avec les élèves. Des rencontres et des sorties sont aussi organisées afin de permettre aux victimes de retrouver de la confiance en elleux, une estime de soi.

L’association de lutte contre le harcèlement scolaire insiste aussi sur le fait de faire comprendre aux victimes qu’elles sont bien victimes. Qu’elles ne sont surtout pas coupables des situations de harcèlement rencontrées. 

Il faut savoir qu’actuellement, en France, il y a environ 700 000 élèves victimes de harcèlement scolaire. 

Laurent souhaite aider les victimes mais aussi apporter son soutien aux parents. Certains parents se sentent démuni.e.s ou n’arrivent pas à éclaircir la situation (est-ce réellement du harcèlement?). Beaucoup de parents le contactent, notamment via les réseaux sociaux, afin de pouvoir s’exprimer, dans un premier temps, et ensuite pour savoir comment faire face à cette situation qui met, dans les cas les plus extrêmes, la vie de leurs enfants en danger.

De plus en plus d’associations de lutte contre le harcèlement scolaire comme NHS17 voient le jour partout en France pour agir contre ce fléau, encore mal compris et certaines fois pas pris au sérieux. Signe d’une impulsion de la société civile qui a à cœur de faire changer les choses et luttera inlassablement, jusqu’à ce que le harcèlement scolaire ne soit plus qu’un mauvais souvenir. Laurent et ses allié.e.s ne lâcheront rien.

Si vous êtes vous même victime de harcèlement il existe des numéros d’urgence. Rien ne justifie la violence. 

 

Comment lutter contre le harcèlement de rue ? Perspectives européennes

La lutte contre le harcèlement de rue est abordée différemment par chaque pays d’Europe.  Tour d’horizon des initiatives dans la matière. 

Le harcèlement de rue, une forme de violence sexiste et sexuelle

Le harcèlement de rue regroupe plusieurs types de comportements : regards insistants, propos déplacés, sifflements ou encore gestes intrusifs, susceptibles de créer de la tension et de la peur chez la personne qui les reçoit. Ils s’assimilent à du harcèlement par leur caractère répété, même venant de personnes différentes. Cette répétition et cette tension peuvent pousser la victime à se sentir mal à l’aise dans l’espace public. En cela, le harcèlement de rue s’inscrit dans un ensemble de pratiques visant à exclure certaines personnes de cet espace. 

On considère de plus en plus qu’il fait partie d’un continuum de violences sexistes et sexuelles, dont il peut être l’un des premiers éléments visibles. Les faits de harcèlement sont d’ailleurs la forme la plus répandue de violence sexiste ou sexuelle dans l’espace public : ils sont inhérents à la rue. De plus, ces faits de harcèlement sont majoritairement produits par des hommes à l’encontre de femmes (ou personnes perçues comme telles), renforçant la violence sexiste qu’ils exercent.

En France, le harcèlement de rue, qualifié par la loi du 3 août 2018 “d’outrage sexiste”, est puni de 90€ à 1500€ d’amende depuis le renforcement de la loi sur les violences sexuelles et sexistes

Qu’en est-il chez nos voisins européens ? Comment s’attaquent-ils au problème ? Et que pouvons-nous en apprendre ?

En Allemagne : le “catcalling”, peut-être bientôt puni par la loi

Le terme “catcalling” est utilisé pour qualifier ce que nous entendons par “harcèlement de rue”. Actuellement, il n’est pas puni par la loi, contrairement à d’autres faits qui relèvent des violences sexistes et sexuelles (harcèlement sexuel, insulte sexiste, agression sexuelle…). Pour les associations féministes militant en faveur d’une législation sur le “catcalling”, la situation actuelle est ubuesque. L’impunité est totale, alors même que l’on sait que le harcèlement de rue fait partie du continuum des violences sexistes et sexuelles. Il est même devenu un véritable fléau en Allemagne, un pays qui semblait pourtant mieux placé que la France en la matière.

Cette “zone grise” et cette impunité ont fait réagir la jeune militante Antonia Quell, créatrice d’une pétition en faveur de la pénalisation du harcèlement de rue. Des commentaires comme “ey, blondie” ne sont pas des compliments et sont oppressifs, a-t-elle expliqué au journal Fuldaer Zeitung. Il ne s’agit pas de drague, mais de domination. 

Soutenue par plusieurs associations féministes, telles UN Women Deutschland et Terre des femmes, la pétition a obtenu 67.900 signatures et a suscité de nombreuses réactions au Bundestag, le parlement allemand. Plusieurs député.e.s, surtout des Verts et issu.e.s des partis de gauche Die Linke et le SPD, y ont apporté leur soutien. La pétition est actuellement en cours d’examen et pourrait déboucher sur un projet de loi de lutte contre le harcèlement de rue. Ajoutons que l’Allemagne étant un État fédéral regroupant plusieurs Länder, certains d’entre eux pourraient choisir de se doter d’une telle législation de manière autonome.

Le cas français est cité en exemple dans cette pétition :  “En France, le harcèlement de rue est puni par la loi depuis 2018, avec des amendes pouvant aller jusqu’à 750 euros”. Cette comparaison sert à souligner le retard de l’Allemagne en la matière, un retard honteux et incompréhensible pour Antonia Quell. Mais arrêtons-nous sur ce choix. La France est-elle vraiment un modèle ? 

Il est vrai que la loi française est une première mondiale ; cependant, elle est loin d’avoir tout réglé. D’après France Info, en 2020, 1292 amendes d’un montant de 90 euros ont été dressées pour “outrage sexiste”. Seulement 2 % des victimes portent plainte et seuls 25 % des harceleurs sont mis en cause. Or ces chiffres demeurent largement insuffisants : en 2017, 700 000 personnes auraient subi une agression sexuelle dans l’espace public en France. Alors certes, la présence d’une loi est nécessaire pour envoyer un signal fort : le harcèlement est grave, ces comportements sont inacceptables. “Reconnaître qu’il y a quelque chose de répréhensible, c’est reconnaître qu’il y a un problème”, affirme Antonia Quell. Cependant, la seule existence de la loi ne suffit pas à éradiquer le phénomène. La réponse répressive montre ses limites, ce qui peut aussi s’expliquer par les faibles budgets de la justice en France comparée à d’autres pays européens. Qu’en est-il du côté de l’Espagne ?

L’Espagne, un modèle en matière de législation pour la France ?

​​Alors que la législation française est citée en exemple en Allemagne dans le domaine de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, de nombreuses associations et journalistes français.es renvoient au système juridique espagnol, qui semble porter ses fruits. Le nombre de féminicides est par exemple plus bas qu’en France et en baisse de manière générale.

Si les lois espagnoles semblent être plus efficaces et plus avancées par rapport à celles des autres pays européens, le harcèlement de rue y serait plus présent. En effet, selon une étude menée par l’Ifop en 2019 dans cinq pays de l’Union européenne (Allemagne, Espagne, France, Italie, Royaume-Unis) ainsi qu’aux Etats-Unis, l’Espagne serait le pays où les personnes sexisées sont le plus souvent la cible de harcèlement de rue. 86% des personnes interrogées dans le cadre de cette étude affirment subir du harcèlement dans la rue, alors que la moyenne européenne se situe à 65%.

En 2021 un nouveau projet de loi de «liberté sexuelle» aussi surnommé « Sólo sí es sí» (seul un oui est un oui) est adopté par le gouvernement espagnol, afin de durcir la législation. Ce projet de loi, présenté par Irene Montero, en charge des questions d’égalité au sein du gouvernement, modifie la qualification du viol, qui ne pouvait auparavant être retenu qu’avec violence ou intimidation et met la notion du consentement au centre. Le harcèlement de rue y est défini comme le fait de « s’adresser à une autre personne avec des expressions, comportements ou propositions à caractère sexuel qui créent à la victime une situation objectivement humiliante, hostile ou intimidante ».  Le texte de loi considère pour la première fois, le harcèlement de rue comme un délit (passible de 5 à 30 jours de contrôle judiciaire et de travaux d’intérêt général), une disposition qui se rapproche du texte de loi français tout en allant plus loin ; chez nous, l‘«outrage sexiste » est une simple infraction punie par une contravention. 

En cas de harcèlement, la législation espagnole veut également s’assurer que les victimes soient accompagnées et protégées. Elle propose par exemple une disposition de lutte contre le harcèlement de rue permettant d’éviter au juge de poser des questions trop intimes et non nécessaires au tribunal. Par ailleurs, le texte encourage les initiatives de documentation et de collecte de données sur les violences sexuelles et sexistes au sens large, afin de donner une visibilité et de poursuivre la lutte engagée. Ce nouveau texte, préparé depuis 2020 s’inspire à la fois d’une loi suédoise datant de 2018 qui définit le viol comme tout acte sexuel sans accord explicite, ainsi que de la Convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe, sur la prévention et la lutte contre les violences à l’égard des femmes et de la violence domestique. 

Pour résumer, l’Espagne cherche, par le biais de la législation, mais également grâce à des outils pédagogiques et de sensibilisation, à lutter contre le sexisme dans toutes les strates de la société : elle considère que les violences sexistes et sexuelles telles que le harcèlement de rue en sont le symptôme. 

La lutte contre le harcèlement de rue, un chantier pédagogique

Au-delà de la punition de l’outrage sexiste par une amende, certaines législations ont fait le choix d’agir directement sur l’espace public. C’est le cas avec le déploiement d’agents de sécurité sur la voie publique, comme l’avait annoncé Marlène Schiappa en 2021. La ministre avait aussi proposé de construire un baromètre du harcèlement de rue pour cartographier les zones les plus touchées, révélant que les transports étaient un lieu propice aux outrages.

Certains acteurs ont fait le choix d’agir concrètement, en offrant des outils de défense aux femmes, comme des sifflets, des alarmes, des applications dédiées, des refuges dans des safe places, voire en séparant les femmes des hommes. C’est le cas du Japon, qui a instauré des wagons dans les transports réservés aux femmes. Ces initiatives rendent les femmes responsables de leur propre sécurité. Or, pour lutter plus globalement contre le phénomène, il faut s’adresser à toute la population, et en premier lieu aux agresseurs.

De grandes campagnes de sensibilisation ont été menées par plusieurs villes et pays pour éduquer le public au sujet du harcèlement de rue et rendre visible l’expérience des femmes. Ces campagnes de communication sont parfois problématiques, comme les initiatives de la RATP qui animalisaient le harceleur et donc le déresponsabilisaient. En 2015, la campagne “stop, ça suffit” du gouvernement français illustrait des propos de harcèlement de rue de manière à souligner leur violence, mais de manière assez stéréotypée. À Londres, le maire Sadiq Khan a pris une autre approche. Une campagne de sensibilisation récente invite ainsi les hommes à “dire quelque chose” s’ils sont témoins et à réfléchir à leur propre attitude envers les femmes, afin de les rendre acteurs du changement. 

La lutte contre le harcèlement de rue ne pourra pas se faire sans que les hommes y mettent du leur. Elle ne pourra pas non plus se faire sans qu’il soit reconnu comme un véritable problème sociétal et politique. Un véritable chantier pédagogique doit se mettre en place, dès le plus jeune âge, afin que ces comportements disparaissent enfin de l’espace public.

Bibliographie :

  • Maya Mihindou, “En finir avec le harcèlement de rue”, Ballast, 2014/1, n°1, p.52-63
  • Liz Kelly, Marion Tillous (trad.), “Le continuum de la violence sexuelle”, Cahiers du genre, 2019/1, n°66, p.17-36
  • Carole Gayet-Viaud, “Le harcèlement de rue et la thèse du continuum des violences”, Déviance et Société, Médecine et Hygiène, 2021/1, n°45, p.59-90