Comment lutter contre le harcèlement de rue ? Perspectives européennes

Un collage "Stop harcèlement de rue" à Marseille, en 2019. © AFP / Clément Mahoudeau

La lutte contre le harcèlement de rue est abordée différemment par chaque pays d’Europe.  Tour d’horizon des initiatives dans la matière. 

Le harcèlement de rue, une forme de violence sexiste et sexuelle

Le harcèlement de rue regroupe plusieurs types de comportements : regards insistants, propos déplacés, sifflements ou encore gestes intrusifs, susceptibles de créer de la tension et de la peur chez la personne qui les reçoit. Ils s’assimilent à du harcèlement par leur caractère répété, même venant de personnes différentes. Cette répétition et cette tension peuvent pousser la victime à se sentir mal à l’aise dans l’espace public. En cela, le harcèlement de rue s’inscrit dans un ensemble de pratiques visant à exclure certaines personnes de cet espace. 

On considère de plus en plus qu’il fait partie d’un continuum de violences sexistes et sexuelles, dont il peut être l’un des premiers éléments visibles. Les faits de harcèlement sont d’ailleurs la forme la plus répandue de violence sexiste ou sexuelle dans l’espace public : ils sont inhérents à la rue. De plus, ces faits de harcèlement sont majoritairement produits par des hommes à l’encontre de femmes (ou personnes perçues comme telles), renforçant la violence sexiste qu’ils exercent.

En France, le harcèlement de rue, qualifié par la loi du 3 août 2018 “d’outrage sexiste”, est puni de 90€ à 1500€ d’amende depuis le renforcement de la loi sur les violences sexuelles et sexistes

Qu’en est-il chez nos voisins européens ? Comment s’attaquent-ils au problème ? Et que pouvons-nous en apprendre ?

En Allemagne : le “catcalling”, peut-être bientôt puni par la loi

Le terme “catcalling” est utilisé pour qualifier ce que nous entendons par “harcèlement de rue”. Actuellement, il n’est pas puni par la loi, contrairement à d’autres faits qui relèvent des violences sexistes et sexuelles (harcèlement sexuel, insulte sexiste, agression sexuelle…). Pour les associations féministes militant en faveur d’une législation sur le “catcalling”, la situation actuelle est ubuesque. L’impunité est totale, alors même que l’on sait que le harcèlement de rue fait partie du continuum des violences sexistes et sexuelles. Il est même devenu un véritable fléau en Allemagne, un pays qui semblait pourtant mieux placé que la France en la matière.

Cette “zone grise” et cette impunité ont fait réagir la jeune militante Antonia Quell, créatrice d’une pétition en faveur de la pénalisation du harcèlement de rue. Des commentaires comme “ey, blondie” ne sont pas des compliments et sont oppressifs, a-t-elle expliqué au journal Fuldaer Zeitung. Il ne s’agit pas de drague, mais de domination. 

Soutenue par plusieurs associations féministes, telles UN Women Deutschland et Terre des femmes, la pétition a obtenu 67.900 signatures et a suscité de nombreuses réactions au Bundestag, le parlement allemand. Plusieurs député.e.s, surtout des Verts et issu.e.s des partis de gauche Die Linke et le SPD, y ont apporté leur soutien. La pétition est actuellement en cours d’examen et pourrait déboucher sur un projet de loi de lutte contre le harcèlement de rue. Ajoutons que l’Allemagne étant un État fédéral regroupant plusieurs Länder, certains d’entre eux pourraient choisir de se doter d’une telle législation de manière autonome.

Le cas français est cité en exemple dans cette pétition :  “En France, le harcèlement de rue est puni par la loi depuis 2018, avec des amendes pouvant aller jusqu’à 750 euros”. Cette comparaison sert à souligner le retard de l’Allemagne en la matière, un retard honteux et incompréhensible pour Antonia Quell. Mais arrêtons-nous sur ce choix. La France est-elle vraiment un modèle ? 

Il est vrai que la loi française est une première mondiale ; cependant, elle est loin d’avoir tout réglé. D’après France Info, en 2020, 1292 amendes d’un montant de 90 euros ont été dressées pour “outrage sexiste”. Seulement 2 % des victimes portent plainte et seuls 25 % des harceleurs sont mis en cause. Or ces chiffres demeurent largement insuffisants : en 2017, 700 000 personnes auraient subi une agression sexuelle dans l’espace public en France. Alors certes, la présence d’une loi est nécessaire pour envoyer un signal fort : le harcèlement est grave, ces comportements sont inacceptables. “Reconnaître qu’il y a quelque chose de répréhensible, c’est reconnaître qu’il y a un problème”, affirme Antonia Quell. Cependant, la seule existence de la loi ne suffit pas à éradiquer le phénomène. La réponse répressive montre ses limites, ce qui peut aussi s’expliquer par les faibles budgets de la justice en France comparée à d’autres pays européens. Qu’en est-il du côté de l’Espagne ?

L’Espagne, un modèle en matière de législation pour la France ?

​​Alors que la législation française est citée en exemple en Allemagne dans le domaine de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, de nombreuses associations et journalistes français.es renvoient au système juridique espagnol, qui semble porter ses fruits. Le nombre de féminicides est par exemple plus bas qu’en France et en baisse de manière générale.

Si les lois espagnoles semblent être plus efficaces et plus avancées par rapport à celles des autres pays européens, le harcèlement de rue y serait plus présent. En effet, selon une étude menée par l’Ifop en 2019 dans cinq pays de l’Union européenne (Allemagne, Espagne, France, Italie, Royaume-Unis) ainsi qu’aux Etats-Unis, l’Espagne serait le pays où les personnes sexisées sont le plus souvent la cible de harcèlement de rue. 86% des personnes interrogées dans le cadre de cette étude affirment subir du harcèlement dans la rue, alors que la moyenne européenne se situe à 65%.

En 2021 un nouveau projet de loi de «liberté sexuelle» aussi surnommé « Sólo sí es sí» (seul un oui est un oui) est adopté par le gouvernement espagnol, afin de durcir la législation. Ce projet de loi, présenté par Irene Montero, en charge des questions d’égalité au sein du gouvernement, modifie la qualification du viol, qui ne pouvait auparavant être retenu qu’avec violence ou intimidation et met la notion du consentement au centre. Le harcèlement de rue y est défini comme le fait de « s’adresser à une autre personne avec des expressions, comportements ou propositions à caractère sexuel qui créent à la victime une situation objectivement humiliante, hostile ou intimidante ».  Le texte de loi considère pour la première fois, le harcèlement de rue comme un délit (passible de 5 à 30 jours de contrôle judiciaire et de travaux d’intérêt général), une disposition qui se rapproche du texte de loi français tout en allant plus loin ; chez nous, l‘«outrage sexiste » est une simple infraction punie par une contravention. 

En cas de harcèlement, la législation espagnole veut également s’assurer que les victimes soient accompagnées et protégées. Elle propose par exemple une disposition de lutte contre le harcèlement de rue permettant d’éviter au juge de poser des questions trop intimes et non nécessaires au tribunal. Par ailleurs, le texte encourage les initiatives de documentation et de collecte de données sur les violences sexuelles et sexistes au sens large, afin de donner une visibilité et de poursuivre la lutte engagée. Ce nouveau texte, préparé depuis 2020 s’inspire à la fois d’une loi suédoise datant de 2018 qui définit le viol comme tout acte sexuel sans accord explicite, ainsi que de la Convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe, sur la prévention et la lutte contre les violences à l’égard des femmes et de la violence domestique. 

Pour résumer, l’Espagne cherche, par le biais de la législation, mais également grâce à des outils pédagogiques et de sensibilisation, à lutter contre le sexisme dans toutes les strates de la société : elle considère que les violences sexistes et sexuelles telles que le harcèlement de rue en sont le symptôme. 

La lutte contre le harcèlement de rue, un chantier pédagogique

Au-delà de la punition de l’outrage sexiste par une amende, certaines législations ont fait le choix d’agir directement sur l’espace public. C’est le cas avec le déploiement d’agents de sécurité sur la voie publique, comme l’avait annoncé Marlène Schiappa en 2021. La ministre avait aussi proposé de construire un baromètre du harcèlement de rue pour cartographier les zones les plus touchées, révélant que les transports étaient un lieu propice aux outrages.

Certains acteurs ont fait le choix d’agir concrètement, en offrant des outils de défense aux femmes, comme des sifflets, des alarmes, des applications dédiées, des refuges dans des safe places, voire en séparant les femmes des hommes. C’est le cas du Japon, qui a instauré des wagons dans les transports réservés aux femmes. Ces initiatives rendent les femmes responsables de leur propre sécurité. Or, pour lutter plus globalement contre le phénomène, il faut s’adresser à toute la population, et en premier lieu aux agresseurs.

De grandes campagnes de sensibilisation ont été menées par plusieurs villes et pays pour éduquer le public au sujet du harcèlement de rue et rendre visible l’expérience des femmes. Ces campagnes de communication sont parfois problématiques, comme les initiatives de la RATP qui animalisaient le harceleur et donc le déresponsabilisaient. En 2015, la campagne “stop, ça suffit” du gouvernement français illustrait des propos de harcèlement de rue de manière à souligner leur violence, mais de manière assez stéréotypée. À Londres, le maire Sadiq Khan a pris une autre approche. Une campagne de sensibilisation récente invite ainsi les hommes à “dire quelque chose” s’ils sont témoins et à réfléchir à leur propre attitude envers les femmes, afin de les rendre acteurs du changement. 

La lutte contre le harcèlement de rue ne pourra pas se faire sans que les hommes y mettent du leur. Elle ne pourra pas non plus se faire sans qu’il soit reconnu comme un véritable problème sociétal et politique. Un véritable chantier pédagogique doit se mettre en place, dès le plus jeune âge, afin que ces comportements disparaissent enfin de l’espace public.

Bibliographie :

  • Maya Mihindou, “En finir avec le harcèlement de rue”, Ballast, 2014/1, n°1, p.52-63
  • Liz Kelly, Marion Tillous (trad.), “Le continuum de la violence sexuelle”, Cahiers du genre, 2019/1, n°66, p.17-36
  • Carole Gayet-Viaud, “Le harcèlement de rue et la thèse du continuum des violences”, Déviance et Société, Médecine et Hygiène, 2021/1, n°45, p.59-90  

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